Je suis né pour penser ; ma vie est courte ; l’isolement est mon refuge. L’âme des poètes conserve en moi sa précieuse étincelle, et ma grandeur fait mon supplice. Contemplateur des hommes, je me vois l’objet de leurs rancunes. Méconnu durant mon séjour sur terre, je possède l’âpre sentiment de ma force, et seule ma tombe sera honorée. Sensible aux malheurs de l’humanité, je veux prévenir, sans me faire écouter. Soumis à des pouvoirs médiocres et vils, j’échouerai à surmonter mes vices.
      Étranger par mes idées, je nourris l’espérance, toujours déçue en moi, ravivée toutefois sans cesse ; et plus je pense, plus les hommes seront ingrats. Je donne toutes les joies et reçois toutes les douleurs. La fortune me fuira éternellement, le sourire ne me quittera jamais ; mais je dépenserai en vain le génie, la flamme et la force de mon esprit, puisque ma Vérité ne sera, en aucun jour, celle des autres.
      Ô géant de l’intelligence, flambeau du savoir, teneur de l’utopie, lumière des arts, rêveur de la liberté… toi seul restera esclave, dédaigné, solitaire. Cœur tendre, tu es en butte à l’envie ; âme pure, tu es paralysé pour le bien. Tu connais les autres, et tu te méconnais terriblement !